L'être aimé

 

 

 



 

 

 

 

 

 

 



 

 

 L'ETRE AIMÉ SELON MATIEU

De ce que perçoit le regard, le sentiment amoureux ne retient que ce que le toucher confirme. C'est alors aimer en vision rapprochée.
En vision rapprochée, I'être aimé prend une impor- tance considérable en son organisme, en son sôma, en son détail fixe, en sa cellule non reproductrice, en son absence de mouvement, en ses arêtes et ses an- gles et ses conditions immédiates qui marquent, im- priment la conscience. Le gros plan ne convient pas pour parler de la vision rapprochée. Précisément par- ce que dans la photographie ou dans son prolonge- ment, le cinéma, le sôma crce moins d'ambiguité. Dans la photographie ou dans le cinéma les condi- tions par lesquelles le corps et la présence sont en conflit dans le sôma sont survolées et traitées par l'image. L'image est une sorte de médium extraor- dinaire qui résorbe le conflit entre un corps (physi- que) et une forme, c'est-à-dire sa présence.
Mais la vision rapprochée de l'être aimé ne se réclame pas du statut de l'image. Elle se réclame d'une écri- ture. Les dessins de M. Matieu sont une écriture qui joue sur des registres différents. La présence, dans l'atelier, ou dans tout autre lieu, de l'être aimé. Le corps (physique) de l'être aimé appréhendé par la vi- sion rapprochée. Enfin le support de l'image de l'être aimé, sa représentation médiatisée par l'appareil pho- tographique.
Mais l'écriture ou le dessin de la vision rapprochée de l'être aimé doit parler du conflit de la présence et du corps (physique) que constitue le sôma et que réduit l'image à sa plus simple expression. M. Matieu sort donc de l'image qui lui sert de support visuel pour appréhender l'être aimé - support indispensable au vingtième siècle parce que reproducteur d'atmo- sphère, de brièveté, de mouvements fugitifs, de na- tures "cliquées" par l'oeil. Il sort de l'image photogra- phique pour dessiner. Pour se saisir d'un organisme non reproductif, isolé, inconsolé, conforme à la vi- sion rapprochée de l'être aimé. L'écriture (la poésie) ou le dessin (I'évacuation de l'image) libère d'une fa- çon inconsolable les conditions par lesquelles le sô- ma peut de nouveau se présenter dans tout son con- flit, sa dramaturgie; celui qui est défié par et entre le corps et la présence de l'être aimé.
En vision rapprochée, par conséquent, I'être aimé prend une importance considérable en son "sôma". Le toucher transforme ce sôma en corps. Et la persi- stance du regard transforme ce sôma en présence. Mais le corps et la présence de l'être aimé en vision rapprochée coïncident ou non selon des lois com- plexes. Lorsque l'on ferme les yeux, le corps présente des surfaces qui se modèlent et se modulent comme une sculpture. Ces différentes faces de l'être aimé ne forment pas nécessairement des volumes par les- quels sa présence puisse se formuler. Il y a là un rapport frontal, facial, immédiat qui domine dans le sentiment amoureux et qui occulte le champ de pro- fondeur, la perspective où se love, si j'ose dire, I'être aimé. Ce rapport, dans la vie amoureuse, est la domi- nation des surfaces de l'être aimé sur sa forme, sur sa totalité. Et c'est ce que découvre M. Matieu dans les dessins qui traitent par les contours la vision rappro- chée de l'être aimé. Le contour sépare ou souligne les surfaces de l'être aimé davantage qu'il ne les anime et ne les relie en un tout. La vue d'ensemble du senti- ment amoureux est occultée. Le contour délimite les surfaces de l'être aimé de la même manière que ce der- nier - si tant est qu'il existe - a été perçu par la ten- dresse du toucher lorsque l'on ferme les yeux. Lors- que - enfin - on oublie. Lorsque le monde, par l'ini- tiation amoureuse, est à portée de la main. Est-ce la beauté ?
Dans ces dessins, ces dessins dont je parle précisé- ment, il ne s'agit pas de la présence de l'être aimé mais de son corps, de sa matérialité affirmée par les contours qui séparent les unes des autres les surfaces du sentiment amoureux pour échapper à la tyrannie d'une quelconque totalité. C'est le déploiement du sentiment amoureux sur un même plan où aucun élément ne domine l'autre. Sommes-nous, dans le fascisme du bonheur et du désir, si démocrates ?
Le plan où s'affirme l'être aimé désincarne le fond. Mais en vision rapprochée, I'être aimé perd sa présence. Il faut la lui restituer. Il faut s'éloigner.
M. Matieu aura recours au carton découpé. Les diffé- rentes facettes du carton découpé créent une légère distorsion dans leur articulation, une vibration
Vibration comparable à celle qui se propage dans l'air, dans la distance qui nous sépare de l'être aimé et dans laquelle - parce qu'il s'éloigne - s'annonce son volume et se meut sa présence - parce qu'il s'éloigne - s'annonce son volume et se meut sa présence. Ces volumes ! Qui dirait qu'ils ne nous ont jamais fait rêver! Mais il ne s'agit peut-être plus de rêver. Les for- mes du rêve sont en inadéquation à celles du monde. Du plan fixe des surfaces du corps, nous passons alors aux modulations, aux mouvements de la pré- sence de l'être aimé. Cette vision est totalisante dans la mesure où l'être aimé doit se lire dans le champ perspectif de la conscience. La conscience rétablit de façon purement spéculative les points de jonction entre les plans, les surfaces du corps et le champ de profondeur illusionniste de la présence de l'être aimé.
Il y aurait une troisième vision du sentiment amou- reux. La vision paradoxale. Celle qu'avait amorcée
D. H. Lauwrence sous forme d'axiome: "L'individu ne peut pas aimer".
Mais serait-il plastiquement possible de rendre les tenants et les aboutissements d'un tel paradoxe ?

Philippe Sergeant






 

 




   
   

 

   
 La rupture ou Bérénice 1991 Huile sur toile 195 x260 cm